Comme un grand livre ouvert. - Nouvelle.




Lundi 26 octobre 2009

La chaise berçante.

Ce samedi matin pluvieux correspondait au bon moment pour me rendre chez ma mère afin de répondre à la demande qu’elle m’avait formulée. Elle désirait que je monte au grenier de la vieille maison parentale pour y faire un peu de ménage; ce qui n’avait pas été fait depuis la mort de mon père.

 

Je montai donc dans cette caverne d’Alibaba où régnaient en maîtres les toiles d’araignées et des dizaines de souvenirs plus ou moins lointains. Je m’assis sur un vieux coffre de type « pirate » pour habituer mes yeux à la pénombre. Et que vis-je devant moi? La vieille chaise berçante de mon grand-père maternel, celle qu’il ne quittait presque plus à la fin de sa vie. Cette chaise fit monter en moi tant de souvenirs lointains, du temps de mon enfance et de mon adolescence.

 

Soudainement, je me pris à mon propre jeu : je vis la chaise danser follement lors du Réveillon de Noël de 1958, à l’écoute d’un set carré que mon grand-père adorait depuis toujours. Ses berceaux virevoltaient comme pris d’une crise d’hystérie sans fin. Puis, son rythme ralentissait et se mettait au diapason d’une valse à trois temps remplie d’émotions grandioses. Et là, les berceaux se mettaient au mode lent, alors que l’orchestre jouait une complainte où les amoureux se collaient enfin selon leurs désirs.

 

Puis, le rythme s’accélérait à nouveau… Une discussion animée avait repris sur les enjeux des élections à venir. La chaise vibrait d’une allure plus saccadée, s’arrêtait lorsque grand-père parlait, et reprenait un élan attentif lorsqu’il écoutait les arguments de ses frères et beaux-frères.

Puis, je vis la chaise berçante prendre des allures beaucoup plus incertaines. L’ampleur du mouvement des berceaux avait diminué au fur et à mesure que grand-papa prenait de l’âge. Plus jamais les berceaux ne toucheraient le plancher de toute leur longueur. Désormais, seul leur centre viendra caresser ce froid plancher de bois. Je revoyais grand-père se bercer doucement, pipe aux lèvres, à l’écoute des nouvelles que lui apportait sa petite radio Panasonic.

 

Cette chaise eut de plus en plus de longs congés, puisque grand-père avait dû être hospitalisé à plusieurs reprises. Et quand il était là, le bercement se faisait de plus en plus lent, incertain, syncopé. Et soudain, la chaise ne bougea plus. Elle portait en ce matin maussade, le corps lourd et inanimé d’un homme de 89 ans qui avait laissé aller son souffle vital vers un ciel accueillant pour ceux qui ont mené une bonne vie, comme il le disait parfois. Il n’était pas question que cette chaise berçante appartienne à quelqu’un d’autre. Elle fut donc immédiatement rangée dans ce grenier poussiéreux où elle conserve dans sa mémoire de bois tous les mouvements que grand-père lui avait imprégnés durant sa longue vie.

 

Là où tu es, grand-père, berce-toi pour toujours, à l’abri des tracas, des souffrances et des guerres. Tu as mené une bonne vie et tu l’as tellement mérité, ce paradis qui est maintenant tien.

Daniel



Samedi 14 février 2009

Ma vie (5 de 5).

Quand le marin a accepté ses peurs et les a confiées à quelqu’un de plus grand, de plus fort, au vrai Capitaine, il a cessé d’avoir peur parce qu’il a cessé de vivre dans son passé et dans son avenir. Il lâcha prise et il commença à vivre ici, maintenant, en calmant ses pensées quand elles devenaient trop noires. Il refaisait doucement confiance à la Vie. Il avait compris tant de choses autrefois ignorées, juste parce que dans le tourbillon de la vie, il n’avait jamais pris le temps de réfléchir vraiment.

 

Vivre le moment présent signifie pour lui revenir dans un simple bateau, être un simple marin parmi d’autres marins, voir la nature dans toute sa beauté, les êtres humains dans toute leur beauté et leur dignité. Il vogue maintenant sur le fleuve de sa nouvelle vie depuis huit ans, en contemplant les rives si belles : hommes, arbres, oiseaux, fleurs, eau, événements heureux ou malheureux. Il a enfin reconnu sa faiblesse de simple matelot. Il s’est enfin accepté tel qu’il est en réalité et non tel que les autres voudraient qu’il soit.

 

Il a laissé vivre en lui le petit Daniel et a dit à Big Dan d’aller se reposer, que sa mission était terminée. C’est finalement quand il a admis qu’il était faible qu’il est devenu fort. Et il n’a pas cessé de penser ainsi, car il ne doit pas être passif et se laisser aller. Mais il a compris que le grand Amiral du fleuve lui fournit toujours le courant nécessaire pour qu’il puisse continuer à avancer.  C’est la direction de sa barque qu’il a entièrement laissée à ce grand Amiral. Et ils continuent ensemble à avancer sur ce long fleuve tranquille qui ne finit pas. Il sait très bien et il accepte qu’un jour, il laissera son habit de matelot sur le bord de la rive, et que cet habit contiendra son corps mortel qui aura fini de jouer son rôle. Il sait que là-bas, droit devant, le Créateur de ce long fleuve l’attend et le recevra à bras ouverts. Il sait surtout qu’ensemble, ils continueront à naviguer sur ce fleuve éternel.

 

FIN

 

Daniel



Samedi 14 février 2009

Ma vie (4 de 5).

Puis un bon jour, il cessa tous ces médicaments (alcool) et se regarda bien en face. Il était parti sur le même chemin que son père et se programmait pour mourir à 56 ans,  tué par ce qui était devenu un poison pour lui.

 

Il alla chercher de l’aide et il rencontra une fraternité de marins qui, comme lui, avaient perdu pied. Sauf qu’eux, ils le savaient et l’admettaient. Ils avaient demandé au grand Amiral du fleuve, de calmer leurs tempêtes intérieures. Et Big Dan les écouta et fit comme eux. Il laissa tomber ses gallons de capitaine qui de toutes façons, ne lui servaient plus et n’étaient placés là que pour essayer de continuer à faire croire aux autres qu’il était encore le capitaine sans peur et sans reproche qu’il avait toujours été.

 

Il avait cessé de se battre contre ses peurs, qui toutes, étaient reliées à sa pensée, sa pensée toujours vieille, qui n’agit que par comparaison aux événements passés. On l'avait programmé pour qu'il soit fort et il devait l'être à tout prix, malgré ses peurs et son mal-être. Il était un « has been » et ne vivait que par ce qu’il avait été et non par ce qu’il était dans l’instant présent. Il avait perdu le contrôle de son petit marais qu'il voyait encore comme un fleuve. Il avait peur de son passé, qui l'avait rendu malade, peur de l’avenir sombre qu’il entrevoyait, en comparant continuellement avec ces peurs imprégnées en lui depuis toujours.

 

Puis il se dit : dans le fond, c’est vrai que j’ai peur, il n’y a pas de honte à avoir peur et j’aurai toujours ces peurs, car l’être humain a peur : peur de la mort, donc peur de la vie. Il est allé voir ces peurs, en a parlé et il a accepté ses peurs. Il s’est accepté tel qu’il était, a lâché prise et est allé chercher de l'aide comme il devait le faire. Sorti du marais de ce qui n'était plus une vie, il revenait enfin sur le long fleuve qu'il aimait tant arpenter, accompagné de sa foi en la Vie et des siens qu'il avait éloignés... (À suivre).

 

Daniel



Vendredi 13 février 2009

Ma vie (3 de 5).

Et le tsunami est arrivé. Il a balayé le gros paquebot comme fétu de paille. Il a rejeté le capitaine sur des rivages pollués, dans les sables mouvants, dans les tourbillons insurmontables. Mais ce capitaine savait naviguer et il essayait par ses propres forces et pouvoirs de naviguer encore et encore, arborant toujours le titre de capitaine qu’il était devenu incapable de supporter. Ses peurs étaient de plus en plus présentes et toujours, il craignait de ne pas être à la hauteur.

 

Et quand le stress était trop fort, il allait dans un bar d’un port inconnu pour endormir sa souffrance. Il n’avait pas réalisé qu’il était tombé en bas du paquebot et qu’il nageait seul dans d’infects marécages. Il essayait toujours de calmer ses peurs par tous les médicaments que la marine lui offrait. Il était tombé dans la potion magique d’Astérix. Mais ces faux médicaments ne faisaient que lui laisser croire qu’il savait nager, qu’il était encore au-dessus de la vague, alors qu’il était sous l’eau, en train de se noyer.(À suivre).

Daniel



Vendredi 13 février 2009

Ma vie (2 de 5).

J’avais été programmé pour devenir capitaine d’un paquebot transatlantique et, comme je l’ai mentionné, je le suis devenu. J’ai vogué sur de hautes vagues, dans des tempêtes incommensurables, par vents froids, dans la boue des marécages les plus immondes.

 

Peu importe, je dirigeais ce bateau qui était devenu mien à force de bras. Je voguais par contre dans toutes les peurs qui émergent d’un océan noir et parfois incontrôlé. Tant de peurs: peur de ne pas être à la hauteur de ce que les autres attendaient de moi (clients, conseil d’administration, employés, syndicats), peur d’être rejeté, trahi même. Peur de ne pas être parfait comme l’image que je désirais projeter.

 

Et le capitaine avait appris à faire semblant, à être le gros capitaine courageux et invincible. Sauf que pour en arriver là, le gros capitaine Big Dan avait dû endormir le petit Daniel peureux, faible, tendre, celui du temps de la petite chaloupe.(À suivre).

 

Daniel



Jeudi 12 février 2009

Ma vie (1 de 5).

Ma vie, comme un bateau sur un long fleuve docile, coule doucement et suit le chemin tracé. Ce long fleuve, je le considère maintenant sans fin. Mais il n’en fut pas ainsi durant toute la croisière qu’a duré ma vie.

 

J’aurais pu naître sur un immense paquebot transatlantique, mais ce ne fut pas le cas. Je suis né dans une petite chaloupe « chambranlante ». Je ne crois pas que les hommes naissent égaux. Il n’y a que deux vérités concernant l’égalité des hommes et la justice à leur endroit : chacun naît et chacun meurt.

 

Dans cette petite chaloupe de ma naissance et de mon enfance, il y avait deux rames. Ma mère en a pris une énergiquement. Mais mon père souffrait trop pour prendre la sienne sur le long laps de temps qu’allait durer la traversée de la vie. Mais ce n'était en rien de sa faute; je le sais maintenant.

 

Tout jeune matelot, j’ai voulu aider ma mère en prenant ma rame et en me démenant  comme un vrai marin. Ma mère était fière du matelot que j’étais et elle m’a dit : «Tu dois ramer, ramer jusqu’à ce que tu deviennes le capitaine d’un lourd Transatlantique.» En réalité, elle ne m'a pas dit cela, mais son attitude me l’a fait croire. Et je l’ai crue, et j’ai ramé, croyez-moi: les études à n’en plus finir, un sens des responsabilités acharné, des efforts parfois trop grands et trop lourds pour un simple marin. Tout en même temps, j’ai travaillé (16 heures par jour plutôt que huit), j’ai étudié, j’ai fondé un foyer et j’ai eu une grosse famille pour l’époque.

 

Et j’ai tellement ramé que la petite chaloupe est devenue un voilier, puis un trois mâts. Et de là, je suis passé sur le gros bateau pour échouer sur le paquebot transatlantique dont ma mère avait rêvé pour moi et dont j’avais aussi appris à rêver pour moi-même. Et celle que j'appelle ma Douce fut toujours à mes côtés, par beau temps et dans les tempêtes.  

 

Enfin, dans mon esprit, je suis devenu capitaine, rien de moins. Et c'était pour le meilleur et pour le pire. C'est la société qui décidait: tu compétionnes ou tu n'es rien... (À suivre).

 

Daniel



Mercredi 21 janvier 2009

Luc et Gerry.

Jeune, j’étais sportif. Fervent du hockey et du baseball, j’ai passé de beaux moments de mon adolescence sur la patinoire ou sur le terrain de balle. J’avais même acquis une certaine habileté qui m’avait fait graduer dans l’équipe du collège « le grand club », comme on disait.

 

Le fait de revêtir la soutane ne m’avait pas enlevé le goût des prouesses acrobatiques. Professeur au séminaire, je m’amusais beaucoup à reprendre le gant et à courir la balle avec les étudiants qui mettaient mon adresse à l’épreuve. Parmi eux, Luc et Gerry : le troisième but et l’arrêt-court du grand club d’alors. Deux bons amis, Gerry, le gai luron, toujours en pirouettes pour attraper les coups difficiles ; Luc, une forteresse qui défendait habilement le troisième coussin.

 

Je devins évêque, je les perdis de vue. Luc était pharmacien. Un jour de vacances dans ma famille, je l’aperçus derrière le comptoir d’ordonnances du centre commercial où j’avais fait mes emplettes. Il était heureux de me revoir. « L’abbé, savez-vous ce qui est arrivé à Gerry ? Il souffre de sclérose en plaques depuis sept ans. Ça lui ferait énormément plaisir si vous alliez le saluer ».

Nous nous mettons d’accord pour le mardi soir. Résolus à ne rester qu’un petit quart d’heure. Sa femme est timide, m’avait confié Luc. Et recevoir un évêque… 

 

Le soir dit, je trouve un Gerry, en chaise roulante. Avec une jeune épouse gentille, accueillante, réservée. La famille compte deux belles petites filles.  La conversation s’anime rapidement. Nous ravivons les exploits des jours de collège. Nous rappelons les noms de joyeux copains ou de savants professeurs. Mais bien vite, lui et elle me découvrent leur vie. Je saisis combien ils s’aiment. Elle me raconte comment ils s‘épaulent mutuellement dans l’épreuve. «  Les fins de semaine de pique-nique familial, je le prends dans mes  bras et l’installe sur le siège de l’auto; les enfants adorent cela » dit la jeune dame.

 

Le temps file, Nous avions oublié notre consigne. Déjà nous bavardons depuis une heure et demie. Un bon pan de la vie du couple y passe. A un moment, la jeune épouse, son regard dans le mien, me dit « Monseigneur, vous êtes proche du Bon Dieu, vous devriez lui demander…. » Elle s’arrête net… « Non, nous ne serions pas plus heureux. »

 

Dans ma vie, j’ai rarement reçu un tel message sur le vrai bonheur. Je ne l’ai jamais oublié.

 

Daniel



Mercredi 24 décembre 2008

Noël 1956 (3).

Puis arriva le tant attendu 24 décembre. Dans notre famille, la veillée de Noël se passait en petit groupe, soit nos parents, mes sœurs et moi. Après le souper, maman nous disait gentiment que pour être en forme lors de la remise des cadeaux, il serait préférable d'aller nous étendre un peu. C'est toujours de cette façon douce et gentille que nous parlait notre maman et nous l'aimions tellement que simplement pour lui faire plaisir, nous allions dans le sens de ce qu'elle suggérait.

Mais moi qui avais alors le droit de m'étendre dans la chambre des parents plutôt que dans le salon, je ne dormais pas. Je pensais à mille et une choses, car une certaine fébrilité m'avait envahi : l'arrivée d'oncle O'Neil et de sa famille de Lachute, celle d'oncle Marcel et des siens de Ville St-Michel à Montréal et puis celle d'oncle Maurice, de Montréal aussi. Les gros cousins Patenaude arriveraient les derniers, eux qui ne demeuraient pas loin de la rue St-Louis, sur la rue Ste-Marie, à Granby. Ces deux colosses allaient devenir les hommes forts de Granby, les déménageurs les mieux connus qui s'amuseraient à agir comme ouvreurs dans les bars et les discothèques. Je sais qu'ils étaient aussi « sorteurs » quand des gars s'excitaient un peu trop et devenaient agressifs. ;-)

Tant de choses me trottaient dans la tête! Et vers 10 heures du soir, nous nous levions et allions lentement nous préparer pour la messe de minuit. C'est à pieds que nous nous rendions à l'église St-Eugène, sous cette douce et céleste voûte neigeuse. J'avais servi la messe pendant quelques années mais je chantais maintenant dans la chorale. C'est avec fierté qu'au moment où le reste de la famille cherchait un banc libre, je montais au jubé rejoindre les autres membres de la chorale dirigée par le Frère Gatien. Je me plaçais dans la dernière rangée, du côté soprano et à minuit pile, un énorme ténor entamait le fameux « Minuit chrétien » que nous reprenions tous, lors du refrain : « Peuple à genoux, attends ta délivrance, Noël, Noël, voici le Rédempteur... ».

Et après la messe, une courte cérémonie familiale agrémentée d'un bon repas nous apportait les cadeaux tant convoités. Je reçus enfin mon jeu de mécano, plus petit que celui de mon cousin Jacques, mais tout de même je l'avais enfin ce jeu... 

Joyeux Noël à ma famille ainsi qu'à vous toutes et à tous!

 

Daniel



Mardi 23 décembre 2008

Noël 1956 (2).

Grand-père était arrivé de sa tournée de déblayage nocturne des trottoirs tard durant la matinée du 23 décembre. Ma grande sœur Didi et ma petite sœur Lili aimaient venir avec moi, observer l’arrivée de grand-père avec ses deux chevaux desquels se dégageait une fumée épaisse au fur et à mesure de leur refroidissement. Ces chevaux semblaient nous aimer, car souvent grand-père allait se cacher avec eux et c’était à nous de les trouver. Grand-père aussi nous aimait; il aimait tous les enfants et jouait beaucoup avec nous.

 

Et grand-mère alors? Elle était petite et un peu boulotte. Une maladie d’enfance faisait qu’elle avait une jambe plus petite que l’autre. Elle sortait peu et je la revois dans sa cuisine à préparer des plats à fumet-des-Fêtes magnifique. Mes sœurs et moi étions élevés dans deux endroits en même temps : chez nos parents et chez nos grands-parents maternels. Même plus tard, j’allais garder l’habitude de toujours arrêter jaser avec grand-mère, au retour de l’école ou du travail. Autant grand-père était un homme courageux, travailleur et fort, autant grand-mère fut une femme brillante, avant-gardiste et éveillée à tout. Elle a même voté PQ en 1976. Je ne suis pas sûr que plusieurs personnes de son âge l’aient fait. Nous aimions tendrement cette femme qui me fait encore penser à Amanda Alarie, qui jouait la bonne maman dans « La famille Plouffe », que nous regardions religieusement à la télé.

 

Mais pour moi, cette journée allait être chargée : pratique à la chorale de la paroisse, réunion spéciale de Noël chez les Louveteaux et évidemment, grosse partie de hockey sur la patinoire des Hénault, nos voisins immédiats. La veille, j’étais allé jouer à mon école, l’école St-Eugène, mais nous avions dû dégager la totalité de la grande patinoire avec les Frères du Sacré-Cœur qui résidaient dans l’école à l’époque.

 

Mais non, il n’y avait pas de jeux vidéos, d’ordinateurs et d’arénas (en tous cas, pas pour nous). La télé existait mais je ne m’intéressais qu’aux émissions suivantes : « Dans ma cour » avec Hervé Brousseau, Louise Marleau et le terrible professeur Narton, joué par Marcel Cabey ou Marcel Marin, selon qu’il était auteur ou comédien. Je regardais aussi la soirée du hockey, évidemment. J’aimais aussi la série "D’Iberville" et une émission dont j’oublie le titre; mais je me souviens que c’était avec René Caron et que son avion portait le matricule CFRCK.

Mais moi, j’étais dehors, je jouais dehors, je vivais dehors. J’entrais chez moi pour les repas et pour le dodo. Et ma vieille maman qui avait alors 35 ans, (plus jeune que mes trois filles maintenant) écoutait « Les Joyeux Troubadours » et « Je vous ai tant aimé » de Jovette Bernier, le tout, à la radio. C'était, comme on dit, une autre époque.

 

A suivre.

 

Daniel



Lundi 22 décembre 2008

Noël 1956 (1).

 

En ce soir du 22 décembre 1956, une épaisse neige d’une blancheur étincelante tapissait notre petite ville de sa douceur formant mille vagues ondulantes. Un vrai hiver! Le sapin de Noël avait été installé dans le salon quelques jours auparavant. Je dis dans le salon, mais c’était aussi ma chambre, puisque  le divan ouvert me servait  de lit. Mes deux petites sœurs partageaient un grand lit dans leur vraie chambre, les chanceuses.

Je m’endormais en fixant d’un regard ébloui les rois mages et les bergers qui se dirigeaient vers la crèche entourée de la même ouate que les années précédentes.

Je me souviens encore de la légère odeur d’huile que notre vieux poêle dégageait dans tout ce logis, sis au second étage de la maison de mes grands-parents Patenaude, le père et la mère de ma bonne maman. Le frottement que faisait le clapet du tuyau du poêle quand il ventait, résonne encore à mon oreille, cinquante ans plus tard. Mais à ce moment, je n’avais que dix ans.

Les nouvelles du monde entier commençaient à agacer nos jeunes oreilles et  parfois, à nous faire peur. Nous pouvions regarder et écouter la télé qui siégeait au cœur de la cuisine. Et comme ma « chambre-salon » était ouverte sur cette cuisine par une porte d’arche, ce n’est pas le mince rideau que nous fermions à tous les soirs qui m’empêchait d’entendre les nouvelles à Radio-Canada. Et je me souviens très bien qu’en cette année 56, les Soviétiques avaient envahi la Hongrie avec leurs énormes chars d’assaut. C’est ce dont on se rappelle sous l’appellation de l’insurrection de Budapest.

 

Comme il avait encore neigé à profusion, grand-père Patenaude était parti tôt après le souper, pour aller nettoyer les trottoirs de Granby. Il avait attelé ses deux énormes chevaux à la gratte à neige et avait pris le direction de la rue Principale qui était toujours la première à être déneigée. Comme employé de la ville, c’est ainsi que ses nuits se passaient en bonne partie. Cet homme d'une carrure incroyable était d’une force herculéenne et malgré la soixantaine, il abattait un boulot digne des athlètes les plus aguerris.

À suivre…

 

Daniel



Samedi 1 novembre 2008

Les grandes décisions (3 de 3).

Mais j’allais quitter la communauté quelques mois plus tard, à l’âge de 18 ans. J’y avais tout de même passé toute mon adolescence, sans famille, (puisqu’on avait le droit d’aller dans notre famille qu’une semaine par année), sans mixité, puisqu’il n’y avait certes pas de filles de mon âge en communauté et, sans liberté puisque surtout au noviciat, on nous faisait vivre une vie de moine.

Je sortis donc de communauté en octobre 1963. Je me vois, descendant la pente du Mont Sacré-Cœur, valises en main, joyeux de ma décision d’aller vivre la vraie vie, la vie dans « le monde ».. Je dois dire ici que le concept de « monde » était très péjoratif chez les religieux. Le monde, c’étaient tous ceux qui n’avaient pas la vocation, qui n’avaient pas donné leur vie à Dieu et donc, qui risquaient beaucoup plus la damnation que nous. Déjà, on nous avait inculqué de fausses valeurs et surtout, on nous avait permis de nous enfler la tête dans un orgueil démesuré. Mais j’apprendrai plus tard jusqu’à quel point on avait faussé notre vision des choses, quand je deviendrais père, entre autres. Qu’y a-t-il de plus beau, de plus sain et de plus saint qu’une mère et un père qui donnent leur vie pour leurs enfants?

Donc, je marchais rapidement dans cette côte bien connue des Granbyens, pour me rendre à pied jusque chez ma mère, qui demeurait rue St-Louis, dans ce que nous appelions le bas de la ville, là où vivaient les ouvriers, les gens humbles, les porteurs d’eau, comme on les nommait dans le temps.

Tout cela se déroulait un vendredi et dès le lundi suivant, je débutais comme aide-infirmier à l’hôpital de Granby. Le Frère directeur des novices connaissait une religieuse de l’hôpital et m’avait trouvé ce boulot. J’étais loin de me douter qu’à partir de ce boulot, j’irais suivre le cours de trois ans d’infirmier à Montréal, que de là, j’irais vers un baccalauréat et d’autres études en administration publique (ENAP) et que je passerais le reste de ma carrière de travailleur dans les hôpitaux, les centres d’hébergement, les centrea locaux de services communautaires, etc.

Aujourd’hui, je regarde par-dessus mon épaule et je revois toutes ces décisions ou ces obligations qui ont fait ma vie telle que je l’ai vécue. Mais à l’époque, je ne savais pas vraiment ce que la vie me réservait. Et elle m’a gâté, la vie. Elle m’a bien traité, la vie, malgré tous les malgrés. Et tous ces enfants et petits-enfants qui auraient pu ne pas naître si j’étais resté en communauté. C’était vraiment l’époque des grandes décisions…

 

FIN

 

Daniel



Vendredi 31 octobre 2008

Les grandes décisions (2 de 3).

Pauvre maman! Voyant mes agissements et devinant mes sentiments envers la belle Lorna, elle me demandait régulièrement si elle devait continuer à coudre ces étiquettes portant mon nom, sur chacun des vêtements qui me suivrait en communauté. Ne sachant trop quoi lui répondre, je lui disais de continuer son bon travail.

Et la fin de l’été arriva. Lorna et Linda retournèrent chez elle, aux alentours de la ville de Québec. Mon cousin retourna reprendre ses études dans la grande ville de Montréal et moi, je restai seul. Seul avec ma première peine d’amour, à m’isoler, à pleurer, à rester couché pour que rien ne paraisse alors que tout le monde avait tout vu. Mais quand septembre 1959 se pointa, avec ses herbes qui jaunissaient, ses feuilles qui se coloraient et l’air qui devenait plus frais, je tins ma résolution et j’entrai en communauté religieuse, sur cette montagne, juste en haut de la ville de Granby.

J’entrepris ce que nous appelions alors le cours classique ou les humanités, incluant certaines langues mortes, comme le latin. J’étais un être religieux, moi qui avais servi la messe depuis si longtemps. Et surtout, surtout, je trouvais de nombreux jeunes de mon âge qui devenaient comme des frères, moi qui n’en avais pas eus.

J’ai adoré le temps que j’ai passé au sein de cette communauté. Je me souviens très bien de ce jour où je pris la soutane de novice, couché par terre dans un geste obligé d’humilité et d’obéissance face à l’évêque du diocèse. Je me rappelle la joie de nous voir tous, avec cette grande robe sur le dos et ce col romain étouffant, déterminés à aller en missions en Afrique ou ailleurs. J’allais passer ma vie dans la communauté des Frères du Sacré-Cœur, moi qui venais de changer de nom pour celui de Frère Jean-Daniel…

 

A suivre.

 

Daniel



Vendredi 31 octobre 2008

Les grandes décisions (1 de 3).

L’été 1959 arrivait à grands pas. Je portais bien mes 13 ans, puisque j’étais beaucoup plus grand que ceux de mon âge et qu’en plus, ma voix s’était muée en une voix de basse chantante d’opéra. Arrivèrent à Granby, plus précisément sur la rue St-Louis, plus exactement juste devant chez moi, deux magnifiques jeunes dames de langue maternelle anglaise, Lorna et Linda. Et comme à chaque été, mon cousin Claude parti de Montréal-Nord, venait passer l’été avec moi.

Les présentations se firent rapidement. Claude devint amoureux de la plus jeune des deux sœurs, Linda et moi, je tombais follement en amour avec la plus âgée, Lorna. Elle avait 17 ans et je n’en avais que 13, mais je passais facilement pour un gars de 16 ou 17 ans. De fil en aiguille, nos relations au départ amicales, devinrent très fortes, au point où c’est même à ce moment que je fis mes premières expériences sensuelles comme SEXuelles. Lorna, avec son joli petit accent English me faisait complètement perdre la tête, me laissait pantois, me faisait découvrir jusqu’à quel point on peut aimer…

Sauf qu’avant l’arrivée à Granby des deux jolies sœurs, j’avais pris une décision lourde de conséquences, celle d’entrer en communauté religieuse. Mais oui, si certains se souviennent, on pouvait dans ces temps où l’Église catholique était omniprésente au Québec, devenir à l’âge de 13 ans, juvéniste d’une communauté, donc futur religieux. Pendant tout l’été, j’allais être déchiré entre mon amour pour Lorna et la promesse faite à ma mère, au Frère recruteur et à Dieu d’entrer dans les Ordres. J’appris donc aussi ce que c’est que l’ambivalence

 

A suivre.

 

Daniel



Mardi 28 octobre 2008

La chaise berçante.

Ce samedi matin pluvieux était le bon moment pour me rendre chez ma mère afin de répondre à la demande qu’elle m’avait formulée. Elle désirait que je monte au grenier de la vieille maison parentale pour y faire un peu de ménage, ce qui n’avait pas été fait depuis la mort de mon père.

Je montai donc dans cette caverne d’Alibaba où régnaient en maîtres les toiles d’araignées et des dizaines de souvenirs plus ou moins lointains. Je m’assis sur un vieux coffre de type « pirate » pour habituer mes yeux à la pénombre. Et que vis-je devant moi? La vieille chaise berçante de mon grand-père maternel, celle qu’il ne quittait presque plus à la fin de sa vie. Cette chaise fit monter en moi tant de souvenirs lointains, du temps de mon enfance et de mon adolescence.

Soudainement, je me pris à mon propre jeu : je vis la chaise danser follement lors du Réveillon de Noël de 1958, à l’écoute d’un set carré que mon grand-père adorait depuis toujours. Ses berceaux virevoltaient comme pris d’une crise d’hystérie sans fin. Puis, son rythme ralentissait et se mettait au diapason d’une valse à trois temps remplie d’émotions grandioses. Et là, les berceaux se mettaient au mode lent, alors que l’orchestre jouait une complainte où les amoureux se collaient enfin à leur goût. Puis, le rythme s’accélérait à nouveau… Une discussion animée avait repris sur les enjeux des élections à venir. La chaise vibrait d’une allure plus saccadée, s’arrêtait lorsque grand-père parlait et reprenait un élan attentif lorsqu’il écoutait les arguments de ses frères et beaux-frères.

Puis, je vis la chaise berçante prendre des allures beaucoup plus incertaines. L’ampleur du mouvement des berceaux avait diminué au fur et à mesure que grand-papa prenait de l’âge. Plus jamais les berceaux ne toucheraient le plancher de toute leur longueur. Désormais, seul leur centre viendra caresser ce froid plancher de bois. Je revoyais grand-père se bercer doucement, pipe aux lèvres, à l’écoute des nouvelles que lui apportait sa petite radio Panasonic.

Cette chaise eut de plus en plus de longs congés, puisque grand-père avait dû être hospitalisé à plusieurs reprises. Et quand il était là, le bercement se faisait de plus en plus lent, incertain, syncopé. Et soudain, la chaise ne bougea plus. Elle portait en ce matin maussade, le corps lourd et inanimé d’un homme de 89 ans qui avait laissé aller son souffle vital vers un ciel accueillant pour ceux qui ont mené une bonne vie, comme il le disait parfois. Il n’était pas question que cette chaise berçante appartienne à quelqu’un d’autre. Elle fut donc immédiatement rangée dans ce grenier poussiéreux où elle conserve dans sa mémoire de bois tous les mouvements que grand-père lui avait imprégnés durant sa longue vie.

Là où tu es, grand-père, berce-toi pour toujours, à l’abris des tracas, des souffrances et des guerres. Tu as mené une bonne vie et tu l’as tellement mérité, ce paradis qui est maintenant tien.

Daniel



Samedi 18 octobre 2008

Le lendemain, j’arrivais dans cette grande chambre où se trouvaient plusieurs enfants. Dans le lit à ma gauche, un gars de mon âge me faisait la causette, même si j’étais encore aphone. Il se prénommait Pierre. Je me souviens de ce grand blond frisé aux yeux bleus comme étant un très bel enfant et d’une gentillesse inouïe en plus. Tout de même, je remarquai plus tard qu’il était très blême et ne semblait pas très vigoureux. Bref, nous nous sommes juré amitié suite à notre sortie de l’hôpital et cela, pour le reste de nos jours. À l’époque, nous restions plus longtemps que maintenant en post-opératoire, dans le lit de l’hôpital. Cela nous permit de vraiment faire connaissance, Pierre et moi. Quelques jours plus tard, je quittais l’hôpital en me promettant de demander à mes parents de m’amener visiter Pierre aussitôt que mon état me le permettrait.

 

Après une semaine chez moi, je me hasardais à demander à ma mère de venir voir Pierre avec moi, en autobus. Elle accepta et nous partîmes vers le haut de la ville par un matin plus que froid. Je m’en souviens à cause de l’immense foulard multicolore que ma mère m’avait obligé à porter. Arrivé  au second étage de l’hôpital, maman se rendit au poste des infirmières pour s’enquérir de l’état de mon ami Pierre. Elle apprenait alors que Pierre n’était plus à la pédiatrie de l’hôpital. On lui dit aussi que Pierre était mort de leucémie quelques jours auparavant.

 

Cette trop triste nouvelle glaça d’effroi le petit gars de neuf ans que j’étais. Je pleurai toutes les larmes de mon corps suite à cette première rencontre avec la mort. Et c’est celui qui devait devenir mon meilleur ami qui était mort. Il avait neuf ans, comme moi. Salut Pierre! Où que tu sois, tu es encore mon ami. Pour la vie...

 

« On ne voit bien qu’avec les yeux du cœur.

L’essentiel est invisible pour les yeux. »

« On risque de pleurer un peu si l’on s’est laissé apprivoiser. »

 

Le petit prince de Antoine de St-Exupéry.

 

Daniel



Vendredi 17 octobre 2008

L'hiver de mes neuf ans (1 de 2).

Nous étions en février 1955. J’avais terriblement mal à la gorge; mais à l’époque, nous n’allions pas souvent chez le médecin car il fallait le payer directement et mes parents n’étaient pas riches. Un bon samedi soir, ma mère me fit coucher dans la chambre de mes parents, car j’étais très fiévreux et je voyais des monstres autour de moi. Je n’avais pas de chambre à moi et je couchais habituellement sur le divan du salon. Mes deux petites sœurs avaient leur propre chambre mais dormaient dans le même lit. Ma mère voulait me surveiller de près car je divaguais. Je ne sais plus quelle était ma température corporelle mais elle était très élevée. Il fallut faire venir le bon docteur Côté, en ce froid samedi soir. Sans faire ni une ni deux, la prescription du médecin tomba pile : injection de Pénicilline, ambulance et hôpital. Diagnostic : amygdalite aiguë grave.

 

On m’opéra d’urgence et on m’envoya dans une immense salle de pédiatrie de l’hôpital St-Joseph de Granby. J’étais très souffrant et le médecin qui m’avait opéré venait souvent me rendre visite, car je saignais beaucoup. J’appris plus tard la raison de sa nervosité : il m’avait accidentellement coupé la luette en même temps que les amygdales, ce qui, encore aujourd’hui, m’occasionne parfois certains problèmes. Je pourrais même travailler comme avaleur d’épées dans un cirque. ;-)

 

Le lendemain de l’opération, j’étais tout de même moins souffrant et je voyais venir avec intérêt la minute où on me permettrait de manger de la crème glacée, QUE de la crème glacée. ;-) Je ne savais pas à ce moment-là que le lendemain, je ferais la connaissance de mon voisin de chambre qui allait devenir le meilleur ami de toute ma vie...

 

À suivre.

 

Daniel



Jeudi 16 octobre 2008

Un p'tit gars de cinq ans (3 de 3).

C'est alors que Dany se rendit de lui-même sur la rue Principale, qu'il descendit cette rue en pleine nuit, la peur au ventre, la rage au coeur. On l'avait oublié. Son père l'avait oublié. Il passa devant le dépanneur de Coco Goyette. Ce farceur, qui n’avait pas un poil sur la tête, lui fit peur en criant : « Qu’est-ce qu’un petit gars de ton âge fait dehors à cette heure? » Mais il se comporta comme un vrai homme, il l’ignora et continua son chemin. Puis, il bifurqua à droite. Sa mémoire lui dictait où aller. Il savait que de la rue Corbeil, il devait tourner à gauche sur Boivin. Sa maison était au coin de Boivin et de Maisonneuve. Même s’il ne pouvait lire le nom des rues, son instinct et son sens de l’observation le guidaient suffisamment. Enfin, il aperçut sa maison; mais les larmes coulaient maintenant à flot. Maman était là, assise sur la galerie, inquiète dans l’attente. Elle pleurait en le serrant dans ses bras et elle criait bien malgré elle : « Où est ton père? Où est ton père? »

Mais quelque chose en lui disait qu’il avait perdu son père pour toujours. Et que son père l'avait perdu pour plus longtemps encore.

                       FIN

Daniel



Jeudi 16 octobre 2008

UN p'tit gars de cinq ans (2 de 3).

Après cette promenade entre hommes, papa et fiston allèrent déguster un excellent hot dog sur la rue Dubuc. C'était inimaginable: déguster un hot dog avec son papa quand on est juste un petit bonhomme de cinq ans! La maman et les sœurs de Dany étaient restées à la maison, question de jaser entre filles. Cette sortie était une vraie sortie d’hommes, le but étant d’évaluer la nouvelle auto de papa. Et le petit homme était sûr de s’y connaître parfaitement en la matière, puisqu’il gérait un énorme parc d’autos miniatures.

Puis, vers sept heures du soir, la vieille Ford 1941 se dirigea vers l'hôtel Henderson, situé au coin de Principale et de Jacquemin. Le père installa discrètement l'auto dans un coin du stationnement déjà rempli à pleine capacité. Il dit à son petit gars: " Ne t'en fais pas, mon homme, et attends-moi! Je reviens dans quelques minutes. Papa a des messieurs à rencontrer." Neuf heures, dix heures sonnèrent sans même que l’enfant le sache vraiment. Il était toujours captif de cet engin d’acier. « Ce n'est pas grave », pensait-il, car on lui avait toujours dit qu'il était grand, que c'était un homme et qu'un homme, ça ne pleure pas.

Mais quand arrivèrent les onze heures, l’enfant  eut vraiment peur: "Que se passe-t-il? Où est mon papa?" Depuis longtemps qu’il jouait avec ses petits soldats, qu’il regardait les images des bandes dessinées offertes par son père, qu’il avait cogné quelques clous; mais le temps refusait de se faire davantage le complice de sa solitude forcée.

Il s'avisa donc d'ouvrir les portes; mais elles étaient verrouillées du dedans. Son père avait laissé une fenêtre entrouverte. Dany força, força comme un petit gars de cinq ans peut forcer. Et il réussit à tourner suffisamment la manivelle pour que la vitre ose s'abaisser quelque peu. Il enfila son petit corps au haut de celle-ci, afin de pouvoir s'extirper de ce monstre qui le retenait dans sa sombre gueule. Et il réussit. Ce fut la première réussite de sa vie: il avait vaincu la bêtise de son père.

Daniel



Jeudi 16 octobre 2008

Un p'tit gars de cinq ans (1 de 3).

Je me souviens d'un petit gars de cinq ans que son père avait amené se promener en auto. C’était un beau samedi du printemps 1951. Pour la première fois, son papa lui faisait cette offre mirobolante: se promener en auto durant tout un après-midi. Ça, c'était la vraie vie! L’événement se passait dans une jolie petite ville de la province de Québec.
La télévision était sur le point de se faire voir. Les femmes pouvaient maintenant fumer en public sans risquer de passer pour ce qu'elles n'étaient pas. La procession de la Fête-Dieu avait été magnifique en cette année mariale. Toute la ville vibra devant la beauté des enfants qui ornaient la devanture du magasin de matériaux de construction. Les petites filles avaient revêtu leur robe d’ange et de grandes ailes aux reflets brillants comme un ciel de juin. Le fier magasin de matériaux affichait son nom en lettres immenses : A.MESSIER ET FILS. La rue Principale n'en revenait pas qu’on encense à ce point son épithète de principale. Même les deux sœurs de Dany avaient porté leurs ailes d'ange; les anges qu'elles allaient être toute leur vie durant, l'ange Diane et l’ange Lyette.

A suivre.

Daniel



Mercredi 24 septembre 2008

L'homme qui vivait seul (3 de 3).

Quelque chose clochait, je le savais maintenant. Je décidai alors de quitter l’autoroute 20 à la hauteur de Boucherville. J’avais besoin de réfléchir vite : dois-je retourner seul chez Jacques? Peut-être n’était-ce  rien de très grave, qu’un simple besoin de parler suite à la réception d’une mauvaise nouvelle. Ou encore, Jacques se trouvait-il dans un mauvais pétrin et la police devrait intervenir? Je craignais que les sirènes policières soient plus nuisibles qu’autre chose. J’avais peur qu’on fasse du mal à mon meilleur ami...

 

Une idée effleura tout à coup mon esprit. Je composai un numéro de téléphone que j’avais heureusement conservé. Je dis à la personne: « Je pense que Jacques a des problèmes, voudrais-tu aller vérifier? Je reviens tout de suite chez lui. » Ce coup de fil, c’est au voisin de Jacques que je l’avais passé. Son nom est Bertrand. Originaire de l'endroit, ce cultivateur de toujours était âgé de 42 ans. Il est grand, gros, musclé et fort comme Monsieur Univers.

 

Quand j’arrivai chez Jacques, deux types dormaient comme des poupons près des cadavres des deux chiens. Jacques était sauf, bien qu’un peu amoché et en état de choc. J’appris alors que Bertrand, suite à mon appel, avait volé au secours de Jacques, accompagné de ses deux frères aussi gros et forts que lui, en ne prenant même pas leurs armes avec eux. Les bandits furent pour le moins surpris de les voir pénétrer en force dans la maison, sans peur aucune, puis leur asséner les pires coups de poings qu’ils n’avaient jamais reçus. Les lumières se sont éteintes dans leur tête de petits truands habitués à dévaliser les personnes isolées et sans trop de défense. L’aventure obligea Jacques, bien malgré lui, à faire l’acquisition de deux autres énormes chiens de garde.

 

Et depuis ce temps, Jacques me dit jusqu'à quel point il aime ses voisins et me trouve bon cowboy. Et quand je vais faire un tour chez lui, je ne manque jamais d’aller serrer la main de ces voisins secourables. Ouf! Méchantes pattes d’ours, foi de Big Wolf.

                        FIN

Daniel

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